Dans une société qui valorise la jeunesse, la productivité et la performance, la vieillesse apparaît souvent comme une phase de déclin, d’isolement, voire d’inutilité sociale et économique. Le mot même de « projet » semble alors étranger au grand âge, comme si celui-ci ne relevait plus que de la survie ou de l’attente. Pourtant, l’homme, selon la tradition existentialiste, est un être de projection : il se définit par sa capacité à anticiper, choisir, se donner un avenir. Et si vieillir, loin d’être une fin, était encore un projet ?
Cette interrogation invite à dépasser les représentations dépréciatives du vieillissement pour envisager une autre manière d’habiter le temps : non pas malgré la vieillesse, mais avec elle.
Le mot « projet » évoque spontanément l’élan, l’anticipation, la jeunesse qui trace des chemins à venir. Néanmoins, il s’agit là d’un besoin humain fondamental. Sur le plan philosophique, l’homme est perçu comme un être en constante évolution : il ne se limite pas à vivre le moment présent ; il se projette dans l’avenir, il anticipe, il rêve de ce qu’il pourrait devenir.
D’après Sartre « l’homme n’est rien d’autre que son projet », ainsi, le projet est une manière d’exister librement, de se réaliser. L’homme a la liberté de faire des choix et de se construire par ses actes. Heidegger ajoute que nous sommes des « êtres-pour-la-mort », c’est pourquoi il faut adopter une conduite « authentique vers la mort ». Car être conscient et accepter que notre propre finitude puisse arriver à tout instant, c’est s’ouvrir à soi et à l’authenticité du moi. Le fait de se comprendre comme mortel donne au présent son urgence et sa valeur. Ainsi, avoir un projet, même modeste, c’est se reconnaître encore capable d’habiter le monde.
Dans cette perspective, avoir un projet, c’est se situer comme sujet : avoir un but, une intention, une direction. Les projets structurent le temps, donnent sens aux épreuves et motivent l’action. Ils sont ce par quoi l’homme donne du sens à son existence.
Cependant, dans l’imaginaire social, les projets sont souvent associés à la jeunesse, à la construction (familiale, professionnelle, sociale), à l’action visible. Cela pose la question suivante : le grand âge, qui semble marquer un ralentissement, une perte de capacités, voire une dépendance, est-il encore compatible avec une dynamique de projet ?
LE GRAND ÂGE, UN TEMPS SANS PROJETS ? UNE CROYANCE SOCIALE PERSISTANTE
Lorsqu’écrivait Chateaubriand « la vieillesse est un naufrage, les vieux sont des épaves » au XIXe siècle ; nous ne pouvons qu’admettre que la représentation de la personne âgée était déjà altérée les siècles précédents et que l’âgisme est un fléau vivace – bien que ce terme ait été créé qu’en 1969.
Dans nos sociétés contemporaines, vieillir est fréquemment présenté comme un déclin ou une perte des fonctions physiques, cognitives et sociales. Cette perception s’accompagne d’un rétrécissement des horizons, à mesure que la personne âgée devient plus fragile, parfois isolée ou dépendante. Le regard social peut alors induire une forme d’abandon du projet : la personne âgée est trop lente, improductive, incompétente ou bien elle n’est plus « dans le coup ».
Cette représentation, bien ancrée, est pourtant une construction sociale, que Simone de Beauvoir dénonçait déjà dans La Vieillesse en 1970. Elle écrit que l’adulte « a intérêt à traiter [les vieillards] en êtres inférieurs et à les convaincre de leur déchéance » afin que ceux-ci se résignent à un rôle passif. Ainsi, ils passent de ceux qui font à ceux à qui l’ont fait.
Ce regard négatif nourrit une autre illusion : celle que le projet s’arrêterait avec la retraite ou l’entrée en dépendance. Cependant, est-ce vraiment le cas ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une transformation du rapport au projet ?
REPENSER LE PROJET : VIEILLIR AUTREMENT
La perte de reconnaissance ne signifie pas que le désir de vivre, de choisir, ou d’espérer s’éteint. Bien au contraire, lorsque les injonctions à produire, réussir ou séduire s’estompent, il peut émerger un désir plus essentiel : celui d’exister à partir de soi, pour soi et avec les autres. Il est urgent de reconfigurer la notion de projet : non plus en termes de production ou de performance, mais en termes d’intention, de lien, de sens. Le projet est un mouvement intime et existentiel.
Le projet de la personne âgée peut-être :
• de transmettre ses expériences, ses valeurs, son récit de vie ;
• de construire du lien social ;
• de développer sa créativité à partir d’ateliers ;
• de contribuer à une vie associative ;
• de cultiver une forme de spiritualité ;
• de poursuivre un loisir intellectuel ou physique ;
• de continuer à être pleinement, simplement, dans la dignité malgré les limites.
Paul Ricœur nous rappelle que la vie humaine est un récit en perpétuelle élaboration. Même dans la dépendance, il est possible de raconter, de choisir ce que l’on veut exprimer de soi. Il existe une autonomie narrative, souvent négligée dans les pratiques de soin, qui est essentielle à la dignité. Le projet devient alors une manière d’habiter le temps, de garder prise sur sa propre histoire. L’éthique du care, de Joan Tronto, remet la vulnérabilité au cœur de la condition humaine. Ce qui importe n’est pas l’indépendance absolue, mais la possibilité d’être reconnu comme sujet, même dépendant, et de maintenir le désir, aussi modeste soit-il.
Pour dépasser cette vision réductrice, il faut redéfinir le mot « projet », non plus comme une performance ou une ambition extérieure, mais comme un mouvement intérieur, un élan vital, même discret. À la vieillesse peut correspondre une autre manière d’habiter le monde, fondée non sur le « faire », mais sur le « vivre », l’« être », le « transmettre ».
UN ENJEU ÉTHIQUE POUR LES SOIGNANTS
Par leur confrontation quotidienne aux personnes âgées en souffrance, les professionnels de santé sont eux-mêmes colporteurs de stéréotypes et considèrent « la vieillesse comme synonyme de maladie, détresse, solitude ou dépendance ». Or, des études montrent que la santé des personnes âgées peut s’altérer de façon exponentielle si le sujet âgé a une vision négative de la vieillesse ou bien s’il fait face à des remarques âgistes. Cela peut entraîner une altération de la fonction cognitive, un comportement de dépendance, une réponse cardiovasculaire au stress et une moindre volonté de vivre.
De plus, par sa représentation péjorative de la vieillesse, le professionnel de santé est influencé dans sa prise de décision concernant un soin, une thérapie ou une attitude. Ainsi, le sentiment d’exclusion, de rejet est renforcé et la perte de chance est majorée.
Il est primordial de souligner l’enjeu éthique d’une telle représentation. Pour débuter, il est intéressant d’inciter le soignant à conscientiser ses mécanismes de pensées, concernant le sujet âgé, afin de le considérer à nouveau comme une personne et non comme un « corps à soigner »– et ce, peu importe son état de santé. Ensuite, il est essentiel de reconnaître la capacité du sujet âgé à porter un projet, dans l’intention de réaffirmer sa singularité, sa dignité et de le recentrer sur ce qu’il est. Cela suppose d’aménager les conditions d’un soin qui ne soit pas seulement technique, mais ouvert à l’écoute, respectueux du rythme et du sens propre à chacun.
Cela peut se traduire concrètement par :
• valoriser l’autonomie, les choix, les désirs ;
• encourager l’élaboration et la réalisation des projets – même minimes ;
• bannir le elderspeak1 ;
• soutenir une éthique de la lenteur ;
• accompagner dans la restauration de l’estime de soi ;
• intégrer le sujet dans le projet de soin ou dans la vie institutionnelle.
Il n’est jamais trop tard pour se réinventer, à chaque étape de l’existence l’homme se créer de nouvelles intentions, c’est le mouvement. Dès l’instant qu’il y a du mouvement, il y a de la vie. La vie évolue et le mouvement avec. Le professionnel de santé doit rappeler à chaque interaction que la personne âgée peut élaborer un ou des mouvement(s), qu’il n’est jamais trop tard et que si elle a besoin, elle sera accompagnée. Ce regard neuf est bienveillant, humain, digne. Il permet de renforcer le sentiment d’appartenance, le goût de la curiosité et l’estime de soi.
Ainsi, vieillir doit être pensé comme un projet existentiel. Ce projet n’est peut-être plus celui de construire un avenir lointain, ni d’accumuler, ni de produire. Mais il peut être celui de se transformer intérieurement, d’habiter autrement le monde, de tisser du lien, de se dire, de transmettre,
de désirer, de choisir, d’être. La vieillesse, loin d’être uniquement une fin, peut-être un temps d’engagement, de transformation, voire de création. C’est une nouvelle étape, une belle étape, qui permet de réaliser de nouveaux projets, d’être autrement.
Refuser au sujet âgé cette capacité de projet, c’est le priver de sa pleine humanité, de sa dignité. C’est pourquoi l’accompagnement et le soin doivent intégrer cette dimension fondamentale : permettre au sujet de continuer à exister comme auteur de sa vie, même dans la dépendance.
Vieillir, dans cette optique, n’est pas un renoncement, mais une forme d’accomplissement. Et c’est sûrement dans cette lenteur, cette vulnérabilité assumée, que se loge la plus grande des libertés : celle de continuer à donner sens, jusqu’au bout.
Liens d’intérêts : l’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.
1 Manière infantilisante de parler aux personnes âgées, se traduisant par un débit de parole lent, une élévation du volume, une utilisation de vocabulaire simple, etc.
Auteur correspondant : Madame Anaïs Tournaire, infirmière en Soins généraux, centre hospitalier Alès-Cévennes, avenue du Docteur-Jean-Goubert, 30100 Alès, France.
Courriel : anais.serville@gmail.com